Bleu du Pays de Hanau, bleu d’Alsace ou bleu de Prusse ?
Du bleu des façades des maisons alsaciennes.

Aujourd’hui, les façades des maisons alsaciennes sont de plus en plus colorées, tant en ville que dans les villages ; autrefois, elles étaient surtout blanches ou délavées. Parmi les teintes rencontrées, le bleu tient une place particulière car on le dit associé à un comportement socioculturel. Le bleu serait coutumier des villages catholiques, le rouge par contre serait la couleur traditionnelle des villages protestants.
En fait, le bleu de Hanau domine dans la région de Bouxwiller, essentiellement protestante, ce qui dément la coutume du bleu catholique. On rencontre d’ailleurs des maisons bleues dans toute l’Alsace, du Sundgau jusqu’à Wissembourg et de la plaine aux collines sous-vosgiennes.
Les premières traces du bleu sur des maisons alsaciennes semblent remonter au XVIIe siècle. Le bleu n’a pas d’existence avérée en tant que symbole. L’expression Bleu de Hanau ou de Bouxwiller ne se justifie donc pas. Bleu d’Alsace convient plus justement, et par sa tonalité, c’est du bleu de Prusse [1] .
La tradition
D’une façon générale, la couleur, notamment le bleu, se prête aux interprétations les plus diverses et au mythe à cause de son caractère éphémère. Les Celtes, avant d’attaquer les légions romaines, se barbouillaient de bleu afin d’effrayer leurs adversaires. C’est pourquoi les Romains détestaient le bleu, mais la primauté du rouge semble remonter bien plus haut.
Au XVIe siècle, le curé de Seebach aurait procuré des terrains gratuits à condition que les futurs propriétaires peignent leur maison en bleu pour manifester leur religion catholique.
Les ingénieurs de Vauban opposaient le rouge au blanc et évitaient le bleu.
Les Allemands n’aimaient pas le bleu ; de ce fait, des Alsaciens ont fait repeindre leur maison à certaines époques.
Le bleu, associé au culte de la Vierge, a pu inonder les façades à partir des statues dans les niches à fond bleue qui se trouvaient souvent sur les maisons. Le rouge protestant est né par opposition à cette coutume.
Les pigments
On n’a jamais constaté de céruléum ni de cyan sur les vieilles façades. Pour les colorer, on prenait tout ce qui était possible de mélanger à la chaux : des Bleuikeielle [2], du sulfate de cuivre (bleu) ou du sulfate ferreux (vert). Le bleu d’origine minérale est fabriqué à partir de 1836 à base de cobalt ou de cuivre.
Pour les façades, les pigments organiques ne conviennent pas. Le bleu fabriqué avec de tels pigments vire au brun lorsqu’il est mélangé à la chaux. Pour le rouge, le sang de bœuf dilué au vinaigre et à du brou de noix n’est pas stable ; la garance n’est jamais mentionnée : on prenait de l’ocre avec de l’oxyde de fer.
L’usine de Bouxwiller
Le bleu des façades des maisons du pays de Hanau provenait de Bouxwiller. Pendant les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, les fabriques de cobalt contribuèrent à l’essor économique de l’Alsace, notamment à Sainte-Marie et à Bouxwiller. L’usine de Bouxwiller fabriquait de l’alun, du vitriol, de l’ammoniaque et marginalement du bleu de Prusse à partir des minéraux extraits du Bastberg. Le bleu de Prusse était vendu aux usines textiles de Mulhouse.

- L’action N° 8 qui a fait partie des premières quatre-vingt dix établies en 1820, signées par les propriétaires actionnaires
- BOUXWILLER (2 vol.), édité par la Société d’Histoire et d’Archéologie de Saverne et environs , 1989.
Avec l’aimable autorisation de la SHASE.
Créée le 1e août 1818, l’administration des mines de Bouxwiller devint dans la seconde moitié du XIXe siècle une des principales entreprises françaises de produits chimiques. En 1850, avec 370 salariés, elle double ses effectifs par rapport à 1825 et se place au septième rang des établissements manufacturiers du Bas-Rhin. Le rapport général sur la situation du canton de Bouxwiller pendant l’année 1854 dit : A part l’établissement des mines et de sa dépendance la Raïd, la ville n’offre de remarquable que la place publique dite Schlosshof [3].

- La Rheidt.
- Tableau de Ch. Hancké, 1860.
BOUXWILLER (2 vol.), édité par la Société d’Histoire et d’Archéologie de Saverne et environs , 1989.
Avec l’aimable autorisation de la SHASE.
En 1821, la fabrique de produits chimiques de la Reidt installe un atelier de fabrication de bleu de Prusse au Holzhof, la maison des administrateurs des mines. Le comble de l’abomination avait été l’installation d’un important atelier de fabrication de bleu de Prusse dans la cave [4] et dont une série de bâtiments du type industriel était dominée par un imposante cheminée. On avait voulu placer sous surveillance immédiate d’un directeur une production originale dont le secret devait être gardé. Mais la couleur envahissait tout, les murs étaient bleus, la peau des ouvriers était teintée, sans parler de leurs vêtements. C’étaient « les Bloï manner » [5] connus dans toute le ville [6].
L’intérêt porté à la condition ouvrière par Ch. H. Schattenmann, directeur de 1823 à 1869, a profité aux conditions de vie des familles et au développement de l’entreprise. Animé par sa foi protestante, qui le fait penser que les inégalités sociales sont le fruit de la volonté divine et qu’il est présomptueux de désirer renverser l’ordre établi [7], il met en place une organisation de protection sociale d’avant-garde pour remédier quelque peu aux conditions de travail dont le caractère éprouvant, dans les mines et les usines, est reconnue dès 1828. L’activité des mines occasionne des dommages aux constructions et aux cultures et, plus encore, présente des effets néfastes pour la santé des ouvriers. D. Deiss, le premier, dans sa thèse de médecine présentée en 1828, reconnaît que l’effleurement du minerai exalte une odeur et une fumée désagréables. Environ cent tonnes de lignite sont exposées à l’efflorescence. Chacun de ces tas est de 30 mètres de long, de 10 mètres de large et de 3 mètres de hauteur. Par action de l’oxygène sur le souffre, le fer et l’alumine du charbon, l’efflorescence forme des cristaux de vitriol – aujourd’hui appelé sulfate de fer – et de l’alumine. Pour Deiss, la grande quantité d’acide sulfurique qui se dégage dans cette opération n’altère pas l’atmosphère au point de la rendre nuisible à la santé [8]. Dès 1908 les mines ont connu quelques difficultés qui ont entraîné l’intervention des banques, et notamment de la banque d’Alsace et de Lorraine [9].

- Intérieur présumé de la Reidt.
- BOUXWILLER (2 vol.), édité par la Société d’Histoire et d’Archéologie de Saverne et environs , 1989.
Avec l’aimable autorisation de la SHASE.
Bibliographie
Coll., Bouxwiller (deux volumes), 1989, Société d’Histoire et d’Archéologie de Saverne et environs.
PASTOUREAU (Michel), Bleu. Histoire d’une couleur. Collection Points.
STEINMETZ (Denis), La coloration des façades en Alsace, Presses Universitaires de Strasbourg.
[1] Nous remercions vivement la Société d’Histoire et d’Archéologie de Saverne et environs pour nous avoir aimablement autorisés à illustrer cet article de documents publiés dans son ouvrage sur Bouxwiller.
[2] Il s’agit de billes bleues de deux centimètres de diamètre, qui servaient autrefois à blanchir les draps lors de la lessive.
[3] Extrait du livre BOUXWILLER en deux volumes édité par la Société d’Histoire et d’Archéologie de Saverne et environs , 1989, Tome 1 page 90.
[4] Il s’agit de la cave du Holzhof.
[5] Les hommes bleus.
[6] Souvenirs de René Paira.
[7] BOUXWILLER Page 54.
[8] BOUXWILLER, Page 52.
[9] .BOUXWILLER, p. 9.




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