D’où vient le nom de la Moder ?
La Moder.

- La source aménagée de la Moder.
- Photo A. Wagner
La Moder est la rivière la plus importante du nord de l’Alsace. Elle prend sa source au lieu-dit Moderfeld sur le territoire de Wingen-sur-Moder à l’extrême limite du Bas-Rhin. Sa source est matérialisée par un bel ouvrage, une fontaine du XVIIIe siècle, rénovée en 2004, située au bord du plateau lorrain à 370 mètres d’altitude. En réalité, cette fontaine est actuellement presque à sec et l’eau de la Moder suinte en plusieurs endroits, à environ 150 mètres plus à l’est et 70 mètres plus bas.
De là, elle se faufile à travers la forêt, puis traverse le Nord du Bas-Rhin d’ouest en est et recueille l’eau de plusieurs affluents, dont le plus important est la Zinzel du nord [1].

- La Moder à Ingwiller.
- Photo A. Wagner
La Moder arrose au passage Wingen, Ingwiller, Pfaffenhoffen, Haguenau, Bischwiller et, après une course d’environ 90 kilomètres [2], rejoint le Rhin près de Neuhaeusel, en aval de la centrale hydro-électrique d’Iffezheim, en amont du pont métallique de Roppenheim-Wintersdorf. La Zorn, dont une partie de l’eau coulait autrefois vers le Rhin, est à présent entièrement captée par la Moder en aval de Rohrwiller.
Le nom de la Moder.
Les anciennes cartes de la région de Haguenau donnent différents noms qui se ressemblent : Madra, Matra, Mutter, Moter ou Mother, et G.-J. Barth, bibliothécaire de la ville [3], écrit Motre.

- La Moder à Zittersheim.
- Photo A. Wagner
On retrouve ce nom sous d’autres formes en remontant loin dans les écrits [4] : fluuius matra dès 702, fluminium quae uno nomine Matera vocantur en 886, Mathera en 1170, die Matre en 1310, die Matere en 1341, Mater en 1365, der Moderbach en 1494 ou Moternbach en 1528, et Modter en 1590.
Si le débat sur l’origine du nom de la ville de Haguenau est clos, il n’en est pas de même de celui de la rivière qui est à l’origine de sa fondation. Il provient très probablement de la déesse-mère celte Madra, celle de la fécondité, celle qui donne la vie [5].
Les historiens.
Les historiens sont d’accord sur l’origine celte de l’hydronyme : mater ou matir est gaulois et, à côté du latin mater, on a le synonyme matra, qui est justement utilisé pour les cours d’eau, ou plus exactement pour les divinités qui les protègent.

- Le pont des Pêcheurs à Haguenau.
- Photo A. Wagner
On retrouve ce nom ailleurs en France : Matrona pour la Marne, Meyronne près d’Argens dans le Var, la Maronne en divers endroits, comme en Seine-Maritime près de Brousseval, en Haute-Marne etc.. De même, à l’étranger : Märkt près de Lörach en pays de Bade aurait la même origine, ainsi que Matrei au Brenner, Modreja et Matrinum en Italie, Matrica en Hongrie etc.
Les étymologistes.
Les étymologistes, en cherchant bien, ont trouvé d’autres explications. Le nom de la tribu gauloise des Médiomatriques, Mediomatrici (Medio-matr-i-ci), désignerait ceux qui habitent au milieu ou des deux côtés de la Madra, la région de la Moder, et qui prirent par la suite Matir (Metz) pour capitale.

- La stèle de Medru du Musée Historique de Haguenau.
- Photo M. Heilig
D’autres s’attachent au dieu Medru, que vénéraient les Gallo-romains. On le trouve au Musée Historique de Haguenau sur une stèle trouvée à Gunstett. Le dieu est représenté avec une lance en compagnie d’un taureau [6]. Medru est le Mars indigène Medurinus, bien connu depuis la Grande Bretagne jusqu’à Rome. Il porte la lance, et l’on sait que, chez les Celtes, le taureau représente non seulement la fougue indomptable et la force créatrice, mais surtout la souveraineté guerrière.

- La Porte des Pêcheurs à Haguenau autrefois.
Par ailleurs, on sait combien les crues de la Moder étaient violentes. On pourrait chercher là l’origine du nom de la rivière [7].
Ces hypothèses doivent être abandonnées comme d’amusantes et plaisantes constructions de l’esprit. Metz est trop loin de la Moder, Moder, la rivière, est du genre féminin et Medru une divinité masculine [8], et si l’on avait voulu donner un nom latin qui atteste le caractère violent de la rivière, il aurait le suffixe ino (du latin invo).
Les germanistes.
Les germanistes pourraient mettre le nom de la Moder en relation avec le verbe muttern qui veut dire grogner en vieil allemand ; il rappellerait le clapotis de l’eau [9] dans sa course parfois violente. La Moder, la Grognante, tirerait alors son nom de chutes d’eau [10]. Un ruisseau, cité dans la charte de fondation de la paroisse Saint Georges par Frédéric Barberousse en 1164, s’appelait Wasserfall [11]. Comme il y avait autrefois des cascades (toutes modestes) près de Haguenau, cette explication paraît possible.
Le commun des mortels.
Celui qui cherche dans les anciens dictionnaires [12] trouvera une traduction du mot allemand Moder qu’il admettra sans hésiter en se fiant à son nez. Le terme signifie limon, bourbe ou pourriture et, en annexe, une autre définition s’y rapporte : Modergeruch, pour une odeur cadavéreuse. En poussant l’étude étymologique, on trouverait, peut être, que Modergeruch a son origine dans notre modeste Moder. Ce ne serait pas surprenant car le château de Barberousse, sur une île de la Moder, fut à une époque le centre de l’Empire.
A chacun son explication, mais, s’il faut faire un choix, nous opterons pour la plus poétique de toutes, celle de la déesse de la fécondité, bien qu’aujourd’hui, à cause de la pollution, la Moder ait perdu ses qualités bienfaisantes.

- La Moder à Haguenau.
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Vue du haut de la Porte des Pêcheurs.
Photo A. Wagner
Qu’en est-il aujourd’hui de l’aspect sacré que les Celtes voyaient dans la Moder ? Domptée, canalisée, rectifiée, comblée partiellement et corsetée dans un tunnel sous Haguenau, la rivière ne ressemble plus en rien à ce qu’elle a été. Cependant, Saint Jean Népomucène, le protecteur des ponts, veille toujours sur elle discrètement près de la Porte de Wissembourg à Haguenau.

- Saint Jean Népomucène à Haguenau.
- Photo A. Wagner
[1] La Zinsel du nord prend sa source en territoire mosellan, dans le pays de Bitche. Après un parcours d’environ 44 kilomètres, elle rencontre la Moder à Schweighouse. La Zinsel du sud, plus courte (31 km), vient de Lorraine, passe à Eschbourg et conflue avec la Zorn à Steinbourg, au nord-est de Saverne.
[2] La longueur de la rivière décroît régulièrement à la suite de suppressions de boucles.
[3] G.-J. Barth (1718-1796). Bibliothécaire de la ville de Haguenau et constructeur de l’hôpital. Voir « Le code de Barth » Médiathèque Ef 4102.
[4] Albrecht Greule, Vor-und-frühgermanische Flussnamen am Oberrhein. Ein Beitrag zur gewässernamengebung des Elsass, der Nordschweitz und Südbadens, Heidelberg 1973.
[5] J.-F. Himly, Brumath, destin d’une ville, in Saisons d’Alsace, Coll. Connaissance de l’Alsace, 1968, page 58.
[6] Le Musée Archéologique de Strasbourg présente une stèle de Médru trouvée à Marienthal. Elle est fort semblable à celle de Haguenau mais porte une inscription sur le bandeau supérieur.
[7] Dans le Jura, une autre rivière porte ce nom : la « Furieuse ».
[8] Bernard Normand, La civilisation celtique entre Vosges et Forêt-Noire. VIIIe- Ve s. av. J.-C., 1998.
[9] Joseph M.-B. Clauss, Historisch-Topographisches Wörterbuch des Elsass, 1895, page 679.
Heinrich Menges et Bruno Stehle, Deutsches Wörterbuch für Elsässer, 1911, page 236.
Reichsland Elsass-Lothringen (3 vol.), vol. 1, Topographisches Wörterbuch.
[10] Dans le même ordre d’idée, le nom de l’Ill viendrait de eilen (se dépêcher) et désignerait la rivière rapide.
[11] Le Jesuitengraben, pratiquement disparu aujourd’hui, doit son nom à la ferme des Jésuites. Il se trouve actuellement dans la propriété des Missions Africaines.
[12] Sachs-Villatte Handausgabe-1921.




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