Poisson d’avril 2009
L’archéologie délienne à la lumière de la littérature antique.
Les techniques de la lecture laser et du scanner qui se sont récemment développées permettent aujourd’hui d’accéder à des documents surprenants. Nous pouvons espérer désormais découvrir les secrets que recèlent les palimpsestes, et notamment certaines bibles qui réutilisent des parchemins antiques.
Comme on l’imagine bien, les moines qui exécutèrent ce travail se contentaient de gratter le parchemin pour effacer du mieux qu’ils pouvaient le texte ancien et de découper les feuillets à leur convenance, mais nos lasers perfectionnés parviennent à révéler le premier écrit. Le laboratoire du Genuine Ancient Graphics de Phoenix (Arizona) [1] s’est spécialisé dans cette entreprise délicate. L’une des bibles sur laquelle il travaille est connue comme un palimpseste depuis le début du XIXe siècle. Elle appartient à la bibliothèque de l’Université de Bâle.

- Une page de la bible palimpseste de Bâle.
- Photo GAG, Phoenix
En 1909, un chercheur allemand, Friedrich Busch [2], avait déjà remarqué des lignes de caractères grecs sous le texte chrétien écrit à l’encre noire. Il ne pouvait alors dissocier suffisamment les deux écritures [3], mais il put néanmoins déchiffrer quelque bribes qui l’autorisèrent à penser, avec raison comme le sait à présent, que cette bible utilisait un précis de géométrie d’Archimède.

- Vue de Délos. Au fond, Le mont Cynthe.
- Photo M. Heilig
Les travaux du GAG montrent que les moines utilisèrent différents parchemins, ce qui ne saurait surprendre. Parmi eux se trouve un fragment littéraire qui appartient à l’un de ces romans si prisés à l’époque hellénistique. Nous en ignorons malheureusement l’auteur. La partie conservée, déchiffrée par le GAG, présente toutefois un intérêt historique majeur car il comporte une relation, par quelqu’un qui l’a vécue de près, de la destruction de Délos. Ce récit jette une lumière nouvelle sur les découvertes archéologiques faites sur l’île qui, selon la mythologie grecque, accueillit Létô, pourchassée par Héra, afin qu’elle puisse donner naissance à Apollon et à sa sœur Artémis. Comme on le sait, Délos subit deux destructions, à vingt ans d’intervalle, en 88 et en 69 av. J.-C., toutes d’eux perpétrées par Mithridate Eupâtor, roi du Pont [4]. C’est un problème épineux de l’archéologie délienne que de parvenir à distinguer ces deux catastrophes et leur ampleur [5]. Toutefois, ce texte permet de corriger une confusion qui date de l’Antiquité. Il semble bien, en effet, que le narrateur parle de la première destruction. Or il mentionne clairement Athénodôros, le pirate qui s’était allié à Mithridate, ce qui s’oppose à ce que l’on admettait jusqu’ici, à savoir qu’Athénodôros était responsable de la seconde destruction.

- Délos. Un des magasins du port principal.
- Photo M. Heilig
Voici le texte qu’a pu rétablir le GAG. Nous ferons ensuite quelques rapprochements avec les résultats des fouilles déliennes.
§§§
(Notre errance nous conduisit) enfin à Bérytos, où nous avions de nombreuses connaissances. Je fus accueilli chaleureusement par M. P. C. [6], qui mit sa maisonnée à ma disposition pour faciliter nos démarches. Désireux de me distraire de mes sombres sentiments, il me convia à une soirée qu’il avait coutume d’offrir aux notables de la ville. Lorsqu’on apprit que je venais de Délos, les convives me pressèrent de questions. Les événements qui s’étaient déroulés quelques mois auparavant étaient enfin venus à la connaissance des gens de Bérytos, et nombreux étaient ceux qui espéraient avoir des nouvelles d’un ami ou d’un parent. En effet, bien des négociants originaires de Syrie s’étaient installés à Délos, où ils menaient une vie sereine et prospère depuis longtemps. Je tâchai de renseigner les uns et les autres mais, hélas, je n’avais guère de nouvelles heureuses à leur offrir, quand bien même j’en avais. Aussi notre hôte les invita-t-il au calme et me pria-t-il de prendre la parole après le repas. Chacun prit donc place sur les lits. Le maître de la maison fit des libations sur la table et la baisa avec respect, puis il invoqua les génies de sa famille à nous accorder un repas paisible. Il salua chacun des convives et nous commençâmes à dîner en chassant de nos esprits toute pensée funeste.
Ces dîners réunissaient cette confrérie autour de concours poétiques où chacun déclamait une de ses œuvres. La soirée s’écoula ainsi dans l’agrément de cet exercice littéraire, jusqu’à ce qu’arrive le tour d’un vieil homme. Il s’avança jusqu’au milieu de la pièce mais il paraissait troublé. Notre hôte lui demanda pourtant de s’exécuter. Et c’est d’une voix chargée d’émotion qu’il dit son poème.
Par l’ample mer, loin des ports et arènes,
S’en vont nageant les lascives sirènes
En déployant leurs chevelures blondes,
Et de leurs voix plaisantes et sereines,
Les plus hauts mâts et plus basses carènes
Font arrêter aux plus mobiles ondes,
Et souvent perdre en tempêtes profondes ;
Ainsi la vie, à nous si délectable,
Comme sirène affectée et muable,
En ses douceurs nous enveloppe et plonge,
Tant que la Mort rompe aviron et câble,
Et puis de nous ne reste qu’une fable,
Un moins que vent, ombre, fumée et songe.
A mesure qu’il parlait, la teneur des ses vers avait plongé l’assistance dans un silence horrifié, tant il semblait à tous qu’ils s’appliquaient au malheur qu’avait subi l’île sacrée d’Apollon et d’Artémis. Et de crainte que ce silence n’offre aux puissances occultes la possibilité de s’insinuer dans l’assemblée, notre hôte m’enjoignit de prendre la parole.
Les semaines qui précédèrent la catastrophe, commençai-je, avaient vu une étrange agitation dans la ville. Nous sentions qu’il allait se passer quelque chose car nous connaissions le différend qui opposait Mithridate à Rome. En apparence, pourtant, la vie continuait sereinement. Dans le port, les navires déversaient leurs marchandises et leurs pèlerins. Le matin même, j’avais accompagné mon oncle P. C. Q. dans un entrepôt du quai où était arivée une grande baignoire de marbre qu’il avait commandée ; il avait pris les dispositions nécessaires pour qu’on la transporte dans sa demeure dans les jours suivants.
On disait que des hommes de main de Mithridate s’étaient infiltrés dans la ville. Cette rumeur alimentait toutes les conversations. Ils essayaient, disait-on, de prendre le commandement du port. Le soir, alors que j’étais chez mon oncle dans sa grande maison qui domine la baie, on amena deux hommes que l’on avait capturés. Les esclaves de mon oncle disaient qu’on les avait surpris en train d’allumer des incendies. Et comme pour appuyer leurs dires, on voyait, de là où nous étions, les lueurs des feux qui embrasaient le quartier qui s’étendait au delà du sanctuaire d’Apollon.
Mon père, I. M. S., et mon oncle soumirent ces hommes à la question. La cour et le péristyle résonnèrent bientôt des hurlements des deux malfaiteurs qu’on torturait pour les faire parler. On leur avait cloué les mains sur des planches. Ils finirent par avouer qu’ils étaient des hommes d’Athénodôros, le pirate qui hantait les parages des îles plus au nord, et que leur chef avait été payé par le roi du Pont pour saccager Délos et déporter ses habitants en esclavage. L’un d’eux poussa même l’insolence jusqu’à affirmer que ce serait là un juste châtiment pour les Déliens qui, depuis longtemps, tiraient une grande part de leur richesse du commerce des esclaves.
Entendant cela, mon oncle entra dans une véritable fureur. Il renversa une table de marbre et, saisissant une épée, il se jeta sur l’homme et lui trancha la gorge d’un seul coup. La tête roula sur le pavement de mosaïque et le macula de sang. L’autre homme se mit à hurler de terreur, mais la rage de mon oncle ne s’apaisa que lorsqu’il eut tranché la gorge à cet homme aussi. Puis on les jeta dans une fosse et mon père, conscient de l’outrage qu’on avait fait au dieu, conseilla à son frère de s’en acquitter dès le lendemain au temple d’Apollon.
Les hommes n’avaient pu apprendre des brigands quand Athénodôros fondrait sur la ville. Et, comme aucun signe avant-coureur n’apparaissait encore, nous pensâmes que nous disposions de temps. Mon père et mon oncle envoyèrent des esclaves par toute la ville pour avertir les gens importants. Hélas ! La nouvelle se répandit comme si le vent l’eût portée. Et bientôt, ce fut une véritable panique dans toute la ville.
Puis des esclaves poussèrent de grandes exclamations. Nous gagnâmes un portique surélevé d’où nous pouvions voir au loin. Devant nous, dans le couchant, s’offrait l’horreur de notre situation. Dans la baie s’était déployée la flotte d’Athénodôros, dont les navires couvraient la mer et cachaient l’horizon. Ils étaient encore au large de Rhénée, l’île en face du port où Délos laisse reposer ses morts et où l’on conduit les femmes qui vont enfanter car Apollon interdit que l’on naisse et que l’on meure sur la terre qui les a vus naître, lui et sa sœur. Athénodôros fermait le port, il n’attaquerait sans doute qu’au matin. Cela nous laissait donc peu de temps pour fuir.
Aussitôt, mon oncle ordonna à ses esclaves de rassembler les biens de valeur. Pour moi, je quittai en hâte sa maison avec mon père. Nous nous rendîmes chez nous pour prendre nos dispositions. Il fut convenu que nos deux familles se retrouveraient au petit port, de l’autre côté du Cynthe, où mon oncle avait quelques embarcations à l’amarrage. Arrivés chez nous, mon père me dit d’entrer directement par l’étage afin de prévenir les femmes. Il se chargeait quant à lui du reste de la maisonnée. Il nous fallut peu de temps pour réunir nos gens et nos valeurs. Nous prîmes alors le chemin du petit port dans la cohue des gens qui couraient en tout sens. Mon oncle nous attendait déjà, avec tous ses gens. Une foule s’était assemblée là et s’apprêtait à embarquer sur de petits bateaux. Dans la hâte, on s’était encombré de choses invraisemblables. Certains avaient même pris la peine d’emporter les huisseries de leur maison, et jusqu’à des tableaux de mosaïque. Beaucoup de navires coulèrent rapidement car ils étaient trop chargés. D’autres personnes, craignant de ne pouvoir s’enfuir par la mer, décidèrent de se cacher sur l’île. L’un d’eux proposa même de se dissimuler dans la citerne d’une maison toute proche, dans l’espoir que les brigands ne pousseraient pas leurs investigations (si loin.)
§§§
[1] Le GAG est situé 2588 Colombus Avenue à Phoenix. Nous remercions chaleureusement sa direction de nous accorder l’exclusivité des premiers résultats de ses travaux.
[2] Friedrich Busch est le frère de Wilhelm Busch, le dessinateur bien connu de Max und Moritz, qui relate en vers de mirliton les méfaits de deux petits chenapans. Les lecteurs français connaissent bien ces aventures sous leur forme récente de Pim Pam Poum.
[3] ll aurait fallu pour cela soumettre la bible à des réactifs chimiques qui auraient détruit le parchemin.
[4] A la suite du partage de l’empire d’Alexandre, le royaume du Pont était rapidement devenu indépendant avec Mithridate Ie, qui prit le titre de roi en 281 av. J.-C. Ses successeurs poursuivirent sa politique d’indépendance et s’emparèrent peu à peu des cités grecques du littoral. Mais lorsqu’en 183 Rome reçut en héritage le royaume de Pergame et le transforma en province romaine, la situation géopolitique changea en Asie Mineure. Rome y était désormais la puissance dominante et arbitrait les conflits entre les souverains des royaumes de la région, s’efforçant d’affaiblir les plus puissants.
Mithridate VI Eupâtor s’engagea dès son accession au pouvoir, en 123, dans une politique de conquête. Il réussit à imposer son autorité à toute la péninsule, mais ne put progresser vers le sud à cause de Rome. Il remporta d’abord d’importants succès contre la puissance italienne et sa renommée devint considérable. Désireux de porter un grand coup à Rome, il avait ordonné le massacre de tous les Italiens libres d’Asie. C’est pourquoi il attaqua Délos, où prospérait une importante colonie d’Italiens et de partisans de Rome
[5] Voir BRUNEAU Ph., Contribution à l’histoire de Délos à l’époque hellénistique et à l’époque impériale, BCH XCII, 1968, p. 633- 709, en particulier p. 677 et suivantes.
[6] En vertu de la loi Informatique et Libertés, et conformément aux directives de la CNIL, nous ne mentionnons les personnages de ce récit que par les initiales de leurs noms afin de préserver leur anonymat. (Note de la rédaction d’archeographe.)
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2 commentaire(s)Bonjour,
Et voilà, c’était notre poisson d’avril 2009.
À la prochaine, la rédaction d’archeographe
Monsieur et Très Cher Confrère,
Votre article sur « L’archéologie délienne à la lumière de la littérature antique » (archeographe, n° du 1er avril 2009) a attiré tout particularly mon intérêt. Mes yeux se sont ouverts sur multitude d’aspects very nouveaux. Pour ce qui est de ma part, en tant que Member Fondateur of the GAG, j’aimerais porter votre attention sur quelques new développements de notre Laboratory of Irreproducible Analytics concernant l’étude des parchemins anciens à l’aide de réactifs chimiques. Naturally, ces résultats inédits sont confidentiels et je vous demanderais de ne pas les divulguer à autrui. Voilà : Vous nous rappelez à juste titre que Friedrich Busch n’avait pu dissocier les caractères grecs sous le texte chrétien de la bible palimpseste de Bâle, faute de réactif chimique adéquat. Eh bien, nous l’avons developpé, nous, ce réactif. Notre nouvelle méthode est basée sur un lavage interne progressif du parchemin par application de monoxyde de dihydrogène. On conserve ce liquide réactif dans des fioles millésimées en dioxyde de silicium. Au cas où vous auriez des problems de manutention, vous pouvez ajouter de 8 à 12 % d’hydroxyde d’éthyle au liquide. Vous trouverez ce dernier produit dans les bonnes officines, chez nous dans celles de Zinfandel dans le vallée du Nappa et chez vous sûrement dans celles de Georges Dutaureau, un peu partout en Beaujolais. Grâce à ce processus, nous avons pu montrer récemment que Jean du Puits avait écrit ses fables sur un antique parchemin attribué à Esope. Si vous êtes color blind (daltonien, on dit comme ça ?), ajoutez quelques gouttes de 3,3-bis(4-hydroxyphényl)-1-(3H)-monobenzofuranone avec une pincée d’acétate d’ammonium à la recette, cela vous rendra la vie en rose mais ne changera rien à l’inefficacité de l’opération. D’ailleurs, si, mais cela n’arrive que très rarement, au plus dans 95 % des cas, donc si vous effaciez par inadvertance tout le texte palimpseste original d’algèbre commutative d’Archimède, cela n’est pas very grave : Retracez simplement toutes les formules ensemblistes et les relations fonctionnelles au bleu de Prusse Fe7(CN)18(H2O)x et personne n’y verra que du bleu !
Alors, good luck, comme on dit chez nous, en Arizona !
Avec mes plus meilleures amitiés
Votre très dévoué
John Clos of the Ligues
Member Fondateur du GAG




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