Marthe Klinger. Camp de Vorbruck, Matricule 48, Bâtiment 14.

- Marthe Klinger en 1944.
Je m’appelle Marthe Klinger. Je suis née le 23 septembre 1921 à Saint-Louis (Haut-Rhin). A l’époque des événements que je vais raconter, en mai 1944, j’habitais à Dannemarie [1] et travaillais près de Belfort, à la gare de Montreux-Vieux, qui marquait la frontière entre Allemagne et France [2]. Mon travail consistait à recevoir les télégrammes en morse d’Allemagne, à les traduire en français et à les transmettre à Montreux-Jeune, ou vice versa [3].
Mon frère vivait et se cachait en France sous une fausse identité ; il venait à Belfort pour me voir et se rapprocher de la famille. Je traversais la frontière illégalement pour l’y rencontrer. Mon compagnon, Jean Reusch, qui travaillait au même endroit que moi, me mettait discrètement dans le train de Belfort lorsque celui-ci avait été contrôlé [4]. Pour le retour, le chef de gare de Montreux-Jeune me faisait monter dans le train et j’en descendais à la frontière, où se trouvait mon bureau, côté allemand. Je l’avais déjà fait plusieurs fois, lorsque je me fis prendre.

- Marthe Klinger en 1944.
En effet, les membres de la Gestapo et de la SS allaient passer leurs loisirs à Belfort. Ils me connaissaient bien, et m’avaient même surnommée la blonde du télégraphe. Ils me virent en ville, sans doute en compagnie de mon frère, et se renseignèrent pour savoir si j’avais à travailler à Belfort, ce qui aurait expliqué ma présence. Lors de mon dernier passage, le chef de gare m’avait prévenue qu’on m’avait vue à Belfort et qu’on avait posé des questions à mon sujet. Il m’avait conseillé de ne pas retourner en Allemagne. J’étais restée chez lui deux ou trois jours, mais j’avais décidé de revenir car on aurait arrêté ma famille. J’avais donc regagné l’Allemagne en traversant les bois, grâce à un militaire autrichien qui me montra le chemin. Quand on me vit, quelques jours plus tard, de nouveau à mon poste de Montreux-Vieux, les autorités allemandes comprirent que je passais la frontière illégalement.

- Marthe Klinger en 1944.
On est donc venu m’arrêter à mon travail et on m’a enfermée dans une cave compartimentée. Dans la cellule voisine se trouvait un soldat français qui avait voulu passer la frontière. Nous nous parlions par la lucarne, sans nous voir. Je passai entre 10 et 15 jours dans cette cellule mais je n’y fus pas mal traitée car tous me connaissaient. Ma famille n’avait pas été prévenue.
Puis je fus emmenée à Mulhouse, accompagnée de deux militaires et d’un gros chien. Ma marâtre [5] avait pu venir à la gare de Montreux-Vieux pour m’apporter des vêtements. On était en été, et j’étais enceinte de quelques mois. Je passai 15 jours au moins à la prison de Mulhouse. Je n’y fus pas maltraitée et je n’en garde pas de mauvais souvenir.
On me conduisit ensuite à Strasbourg, dans un wagon cellulaire qu’on avait accroché en queue de train. Il y avait cinq cellules, deux de femmes et trois d’hommes, que surveillaient deux gardes. A Strasbourg, le train s’arrêta, et le wagon fut mis sur une voie de garage.
A peine y était-il que les sirènes sonnèrent l’alerte. Les deux gardes s’enfuirent se mettre à l’abri, mais ils ouvrirent auparavant les cellules des femmes. Mes compagnes et moi avons ainsi pu en sortir, sans toutefois pouvoir quitter le wagon. La plus grande confusion régnait parmi nous. Je me souviens qu’une femme a fait une crise de nerfs, elle écumait et elle est tombée par terre. Les hommes cognaient aux portes de leurs cellules pour se faire ouvrir, mais nous ne pouvions rien faire. Et, dans la troisième cellule des hommes, quelqu’un dit que l’on me demandait. C’était Jean Reusch, qui avait été arrêté aussi.

- Marthe Klinger en 1944.
- Mme Klinger fit réaliser cet assemblage de portraits par un photographe lors d’un de ses séjours à Belfort. Jean Reusch tenta de le récupérer quelques jours plus tard, mais en vain.
[1] Mon père avait travaillé en Suisse avant que l’Alsace ne devînt allemande en 1914. Après 1918, il avait été muté aux chemins de fer de Mulhouse.
[2] Montreux-Vieux se trouvait en Allemagne et Montreux-Jeune en France. A Montreux-Vieux se trouvait la douane.
[3] Je disposais de deux appareils pour cela : les communications se faisaient en morse avec l’Allemagne, et par téléphone avec la France. Ces télégrammes concernaient le trafic ferroviaire.
[4] Jean Reusch n’avait pas été incorporé dans la Wehrmacht car on avait jugé son travail indispensable. Mme Klinger croit se souvenir qu’il planifiait le trafic ferroviaire.
[5] J’avais perdu ma mère à quatre ans et demi. Mon père s’était remarié lorsque j’avais sept ans.
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5 commentaire(s)L’équipe d’archeographe s’associe à la peine qu’éprouvent la famille et les amis de Marthe Klinger.
Je garde un beau souvenir des entretiens que nous avons eus pour cet article. C’était l’été dernier, cela semble encore si proche. Elle était heureuse de parler de cette sinistre période de sa vie et de s’en libérer. C’est cette image, parmi bien d’autres, que je conserverai de Marthe.
Marc Heilig
Aujourd’hui le 17/03/08 ma grand-mère marthe nous a quitté, c’est pourquoi je tiens à remércier les intervenants qui ont travaillé pour mettre sa mémoire sur ce site. En relisant sa vie cela me remplit de fierté et de respect. Merci a tous
BONNE ROUTE DANS LES ETOILES MAMIE NOUS T’AIMONS
Laetitia
Merci pour ce témoignage fort, précis, très bien illustré et RARE. Je le mets en lien.
Pourquoi tant de temps avant que la mémoire alsacienne ne reparle de Schirmeck ? L’historien Jacques Granier parle de bâtiments du camp après guerre, délabrés, faisant office de vestiaires au équipes de sports locales, avant de tomber définitivement en ruines, dans l’indifférence totale.
Petite note sur la note n°2, il me semble que Montreux-Jeune se trouvait encore en Allemagne, le poste-frontière se situant à la sortie du village de Magny en direction de Chavanne (qui était en France).
Bonjour,
Je viens de lire cette brochure très claire, bien rédigée et toute en vérité.... pour ce que ma mère Marthe Klinger m’en avait déjà fait le récit, étant l’enfant qu’elle portait en son sein à l’époque.
Mon commentaire s’adresse directement au Père Marc Heilig, auteur de cet ouvrage de grande qualité, que je remercie très chaleureusement et avec beaucoup de respect.
Merci pour avoir ainsi pu sauvgarder le devoir de mémoire.




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