Sébastien d’Ortenberg

L’histoire vraie de Sébastien d’Ortenberg aurait fait la une des journaux si elle s’était passée de nos jours. Mais nous sommes en 1170, et seul le bouche-à-oreille nous a permis de reconstituer les événements qui se déroulèrent cette année sur les terres du comte Werner d’Ortenberg.

Sébastien était le seul enfant de ce vassal des Habsbourg. Son éducation fut en tout point pareille à celle des enfants destinés à être adoubés en tant que Chevalier. Il maniait les armes avec dextérité, savait lire et écrire le latin, connaissait les commandements de Dieu et les saints évangiles.
Rien ne le destinait à vivre une aventure que ni le commun des mortels ni ses parents ne purent expliquer. Le prêtre du village recommanda à tous de taire le récit de Sébastien et de prier Dieu pour le salut de son âme.
L’an de grâce 1170 commença par un froid qui gela les sources de la montagne. Hommes et bêtes grelottaient dans leurs peaux et leurs hardes. Chacun survivait avec les réserves faites pendant la bonne saison. L’été clément avait heureusement rempli greniers et réserves.
La satiété n’étant pas synonyme de piété, on ne jugeait guère utile d’aller prier Dieu en son lieu de résidence, au risque de prendre un mauvais coup de froid. C’est ainsi que le dimanche de l’épiphanie fut célébré, la goutte au nez, par deux fidèles pour tenir compagnie au curé.
Au moment de l’élévation, ils entendirent un craquement provenant du toit de l’église. Le gel sans doute, pensa le prêtre qui n’eut eu le temps que de se réfugier sous l’autel quand le toit s’effondra. Cet accident qui heureusement ne blessa personne eut été mis sur le compte de la vétusté de l’édifice si ce n’est qu’au même moment le toit de la chapelle du château ne s’était écrasé dans le chœur de cet autre lieu de culte.
Le tremblement de terre étant exclu en tant que cause de ce phénomène, il incomba aux âmes pieuses d’intercéder auprès de Dieu pour éloigner ce qui semblait être l’œuvre du Malin. Rien ne se passa jusqu’au printemps et les messes furent dites dans une grange que l’évêque consacra lors d’un voyage qui lui permit de se ressourcer en vin de messe. Dès que le temps le permit, le comte d’Ortenberg convoqua des artisans pour entreprendre les travaux de restauration de l’église. La chapelle du château attendrait.
Deux mois durant les charpentiers s’escrimèrent à monter la charpente du toit. En vain ! Aucune poutre ne s’ajustait à l’autre et le maître charpentier se pendit à celle qui tenait encore dans le haut d’une travée. Un exorciste appelé à la rescousse se noya dans la rivière, poursuivi, lui disait-on, par une bête innommable. Le diable était définitivement de retour et l’incendie de la grange consacrée en témoigna. Certains habitants commencèrent à quitter leurs habitats et leurs terres. D’autres s’enfermèrent et reprirent d’anciennes croyances pour tenter de conjurer le sort.
Toutefois le comte Werner parut épargné par la folie gagnante. Il craignait avant tout la perte de revenus dans un contexte où la désertification des lieux de production devenait générale.
Il demanda donc à son fils d’aller quérir un savant, ami de jeunesse du comte. Sébastien revint avec cet homme après un voyage d’un mois. L’été s’annonçait beau et les terres laissées à l’abandon se couvraient de fleurs multicolores. Filiobus, savant, architecte et alchimiste, se mit au travail dès le lendemain de la réception donnée à son honneur au château.
Il constata rapidement que la toiture de l’église du village avait été mangée par les termites, que celle du château avait cédé sous le poids de la neige, que les charpentiers étaient incompétents et de surcroît saouls à longueur de journée. Il faut préciser que le distillateur local vendit à bas prix un alcool frelaté fabriqué à la hâte pour le chantier. De plus, il s’avéra que l’exorciste avait largement abusé de ce breuvage, et que la bête qui le poursuivait n’était autre qu’une fille de joie qu’il avait oublié de payer. La grange brûla par hasard, si l’on peut dire, confortant le principe de la concordance des phénomènes de la loi des séries que Murphy expliquera, bien des années après.
Mais comme tout savant qui se respecte, Filiobus tut l’origine des événements pour se valoriser quant à la suite à leur donner.
C’est ainsi qu’il fit part au comte de son inspiration pour sauver le pays des cataclysmes : d’après lui, seul Sébastien, cœur noble et pur, trouverait le moyen de rebâtir l’église dans un lieu unique pour tous, nobles et manants, en allant frapper les rochers de la montagne pour trouver les matériaux de construction d’une part et errer jusqu’à ce que le sommeil le surprenne d’autre part pour en préciser le lieu. Il faut dire que le savant haïssait Sébastien dont les succès féminins l’irritaient.
Il trouva, ainsi, le moyen d’éloigner le jeune homme le temps de reconquérir la nièce du comte.
Sébastien se mit en route un matin de septembre. Au bout de deux jours et de deux nuits, las d’errer, il s’arrêta dans une auberge de solide construction. Dans son énervement, il fracassa son bâton contre le montant de la porte, et après moult verres, il s’endormit auprès de la cheminée.
Il se réveilla un beau matin dans une église dont il n’avait jamais eu connaissance. De retour au château, il trouva grande fête en son honneur car tout le pays avait appris que Dieu et Sébastien avaient transformé une modeste auberge en une église. La chapelle du château ne fut jamais reconstruite et cela permit d’agrandir les cuisines dont le tavernier, ayant perdu son établissement au profit d’un lieu saint, devint le maître-queue.
Au château d’Ortenberg, on voit encore aujourd’hui une partie de cette grande cuisine et dans les profondeurs de l’église de Scherwiller résonnent tous les ans, en septembre, les coups de bâtons donnés au diable par Sébastien.

Le château de l’Ortenberg

Publié le 21 janvier 2003 par James Pierrez