En 2007, partout en France et même en Allemagne1, on a commémoré le tricentenaire de la mort de Vauban (1633-1707). On trouve de très nombreux écrits sur le bâtisseur du Roi Soleil, qui a marqué le sol de la France comme nul autre. Retracer sa vie et son œuvre gigantesque est donc inutile, mais comme dans cette vaste documentation Haguenau n'est cité que rarement, une étude plus approfondie s'impose donc.
L'intervention de Vauban à Haguenau est en général perçue comme négative ; on lui reproche d'avoir démantelé le château de Frédéric Barberousse et pillé la forêt pour y chercher les chênes qu'il lui fallait pour les fortifications de Strasbourg et de Fort-Louis. Les traces dans les archives de la ville se résument à trois documents qui montrent l'état d'esprit de la municipalité face au plus célèbre des ingénieurs militaires français.
Le 12 avril 1866, le maire d'Avallon, dans l'Yonne, sollicite la ville de Haguenau à participer au financement d'un monument en souvenir du Maréchal de Vauban, né le 14 mai 1633 à Saint-Léger de Fourcherel, commune de l'arrondissement d'Avallon : votre ville tiendra sans doute à honneur d'associer de nouveau son nom à celui de Vauban, ils doivent rester inséparables. Le 19 juin de cette même année, une lettre d'Avallon rappelle que Haguenau n'a pas encore répondu à l'honneur qui lui est fait. Le 19 juillet, un adjoint au maire répond que le conseil municipal n'a pas donné d'avis favorable. Aucun écrit connu ne prouve que Vauban ait été personnellement présent à Haguenau, mais on peut admettre que cet infatigable voyageur, qui n'a rien laissé au hasard, s'est effectivement rendu sur place pour évaluer le site. Dans l'Abrégé de ses services rédigé en 1703, il indique avoir fait les projets de 160 places et plus et plusieurs ports de mer. Haguenau est certainement du nombre car l'aménagement de places fortes avait un rôle majeur pour l'approvisionnement des armées en campagne, dont les effectifs étaient de plus en plus nombreux. Les principes de Vauban et les noms de ses ingénieurs se retrouvent dans l'aménagement de la place entre 1675 et 1704, ainsi que dans la manière d'assiéger la ville en 1706.
Mais avant d'entrer dans le sujet, il est utile de rappeler rapidement ce qu'était Haguenau avant cette époque particulièrement troublée par les guerres, celle de Trente Ans et celles de Louis XIV dont les opérations militaires ont touché l'Alsace. Ce rappel semble d'autant plus nécessaire qu'à cette époque l'histoire de l'Alsace diffère sensiblement de celle de la France, notamment pour l'Alsace du Nord2 qui a parfois des points communs avec le Palatinat.
En 1115, Frédéric le Borgne construit un château sur l'île de la Moder, lequel devient une luxueuse résidence en 1150, puis palais impérial en 1170 sous Frédéric Barberousse3. Par sa charte de franchise, l'empereur favorise l'éclosion de la ville de Haguenau en 1164. Il l'entoure d'une première muraille entre 11204 et 11665. Une deuxième, plus vaste, la remplace, entre 1228 et 12356. Une troisième, construite entre 1292 et 1315, étend la ville vers le nord, mais l'enceinte n'est en réalité terminée que vers 14607.
Partout en Europe, l'architecture de défense s'adapte aux nouvelles armes à feu entre 1470 et 1540 car les ouvrages du Moyen Âge ne sont plus en mesure de résister. A ce moment, les canons peuvent tirer des boulets en fonte d'une dizaine de livres, à raison de 20 à 30 coups par heure, et leur portée utile passe à 450 mètres environ. Les larges fossés et le renforcement des murailles ne suffisent plus, et les systèmes de fortifications de la ville sont modifiés pour en tenir compte. Les tours qui servent à observer le pied des murailles par le côté sont très nombreuses : on en compte près d'une quarantaine le long des enceintes de Haguenau. Comme elles donnent prise à l'artillerie, beaucoup seront arasées ou réduites en hauteur, et les murailles également car elles risquent de basculer sous les coups de boutoir des boulets.
Pour renforcer la défense par l'artillerie on construit des bastions tracés en étoile et des rondelles d'artillerie8, selon les techniques de défense développées par A. Dürer9. On en construit huit à Haguenau au cours de la seconde moitié du XVe siècle.Jusqu'au Traité de Westphalie, le 24 octobre 1648, qui mit fin à la Guerre de Trente Ans et signa l'intégration de l'Alsace à la France, chaque ville assurait sa défense elle-même et pour elle même, en comptant sur ses propres fortifications et sa milice. L'histoire retient le nom de trois fortificateurs qui sont intervenus à divers titres à Haguenau au temps de la Décapole (1354-1789) :
Daniel Specklin (1536-1589), né à Strasbourg, architecte militaire, ingénieur et cartographe réputé10. Il apporte ses conseils aux villes limitées dans leurs moyens de réalisation, pour adapter leurs murailles aux progrès de l'artillerie de siège.
Mansfeld, général au service des protestants durant la Guerre de Trente ans11. Son oeuvre à Haguenau est représentée par la célèbre gravure de 1622. Il est attesté qu'il s'agit là d'une falsification : sa citadelle n'était pas devant la porte de Strasbourg, mais au Heimelsberg, près de la route de Wissembourg. Il aurait fait quelques petites améliorations à l'enceinte, mais il n'est resté maître de la ville pendant une année à peine. Il construit une citadelle, dont on croit retrouver encore quelques traces sur la hauteur dite du château du roi de Pologne12.
Ascanio Albertini (1564-1639), seigneur d'Ichtratzheim, de noblesse italienne, ingénieur militaire et général au service de Léopold Guillaume Ie d'Autriche. Bailli de Haguenau en 1626, il sera le dernier stettmeister de la ville.A partir de cette date, la protection du pays est faite au détriment des villes. Haguenau en fera les frais en 1677.
Voir Salch, p. 305. Les vestiges d'une telle rondelle ont été découverts en 1998, lors de la construction d'un immeuble au coin du boulevard Hanauer et de la nouvelle rue Capito. Voir A. Wagner, Démolition d'un mur de la seconde enceinte. Datation d'un pieu postérieur à 1466. Référence : Archéolabs ARC 98/R2045D.