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mercredi 23 octobre 2002, par Marc Heilig
L’article qui suit a pour objet le d�cryptage d’un pagne fun�raire s�noufo. Mais il nous a paru utile de commencer par une courte description des rites de fun�railles dans cette ethnie.
Rites fun�raires s�noufo
Chez les S�noufo, les fun�railles sont une f�te pleine de joie et d’esp�rance, occasion de retrouvailles pour les parents, les habitants du village et les alli�s. Acte religieux par excellence, les c�r�monies fun�raires donnent acc�s au « village des morts », lieu ind�termin� et souterrain o� les anc�tres attendent le d�funt. Ceux-ci, apparent�s aux g�nies, ont leur domaine dans la brousse. Selon la conception s�noufo, le souffle du mort pil se s�pare du corps, mais s’attarde dans les lieux qu’il a connus. Cette situation dangereuse laisse ouverte la porte de l’au-del�, d’o� peuvent surgir des monstres. Il faut donc aider le pil � partir d�finitivement et se concilier les anc�tres. Le forgeron, homme craint et respect�, en est l’interm�diaire [1]. Pendant les fun�railles, le poro, cette soci�t� qui s’occupe de l’initiation, se donne en spectacle pour assurer le rituel.
Les c�r�monies fun�raires comportent deux moments bien distincts dont les rites sont toutefois fort proches. L’ensevelissement, tout d’abord, a lieu dans les jours qui suivent la mort. Le pagne malink� qui figure au d�but de cet article en donne une repr�sentation. Pour les gens de qualit�, de nombreux invit�s sont attendus ; aussi doit-on conserver le cadavre jusqu’� leur arriv�e. Il �tait autrefois boucan�, mais les morgues rendent cela plus ais� de nos jours. Quant au renouvellement des fun�railles, il se fait bien plus tard, � la saison s�che, quand les travaux des champs permettent une plus grande affluence ; il demande une longue pr�paration et dure plusieurs jours. Il permet de calmer le courroux des anc�tres et de leur faire accepter le pil du d�funt parmi eux [2]. Les c�r�monies se d�roulent sur une aire aplanie et d�gag�e de toutes broussailles. Elle est situ�e pr�s du Bois Sacr� o� sont entrepos�s les masques, et des bosquets � l’abri desquels les groupes d’initi�s d�j� cagoul�s se pr�parent � appara�tre.
Tout le village assiste aux fun�railles. S’y ajoutent des d�l�gations des villages voisins, qui viennent avec leurs masques, surtout si le d�funt avait avec eux des liens de parent�. Des initi�s du village, portant le masque facial r�serv� aux relations avec l’ext�rieur, re�oivent les �trangers et leur annoncent le d�c�s. Les invit�s, en effet, ne l’apprennent officiellement qu’en entrant au village. Les femmes, qui ne doivent pas voir certains masques [3], ne viennent que lorsque ceux-ci se sont retir�s. Malgr� la chaleur et la poussi�re, on ne prendra son repas qu’une fois la c�r�monie termin�e. Des jeunes filles se m�lent � l’assistance pour proposer du tabac, des boissons et de quoi tromper la faim.
Ceux qui ex�cutent le c�r�monial sont des semi-professionnels qui appartiennent tous au poro. Les porteurs de « masques-heaumes » incarnant les animaux mythiques ont d�j� satisfait � la phase active de l’initiation. Ils sont cagoul�s, portent une peau de b�te sur le dos, de sorte que personne ne peut les reconna�tre. Pour ne pas se d�fier, ils apparaissent par cat�gories, chacune ayant sa mission particuli�re, selon un ordre rituel pr�cis. Les masques se produisent de mani�re terrifiante [4], car ils sont charg�s de chasser les mauvais g�nies et d’associer les anc�tres courrouc�s qui doivent accueillir le d�funt. D’autres masques encerclent le corps en tournant autour de lui de plus en plus pr�s. D’un bond, le masque de t�te saute sur le lit fun�raire ; il parle au mort pour l’apaiser et pose sur lui un petit tambour qu’il frappe � coups redoubl�s en agitant un grelot de l’autre main. C’est ainsi que le pil est expuls�, au son de longs tambours que battent les anciens du village.
La tension retombe alors, et la c�r�monie peut reprendre plus sereinement son cours ; l’assistance se rapproche, en communion avec le d�funt. D’autres masques entrent en sc�ne. Des personnages en combinaison de sisal tricot� apparaissent, la t�te enserr�e dans un triangle de toile noire o� seuls les yeux sont visibles ; ils portent un sac de peau s�ch�e et, lors des entractes, le tendent � la g�n�rosit� des spectateurs. D’autres suivent, enti�rement v�tus d’un grossier tissu tachet�, qui agitent des verges : ce sont les bouffons de la f�te, ils amusent l’assembl�e par leurs cabrioles.
Au cours de la c�r�monie, les anc�tres sont peu � peu amen�s � accueillir le d�funt. On l’accompagne � la limite du village et de la brousse pour la mise en terre. C’est l’occasion de palabres mouvement�s, chacun donne son avis sur la fa�on de soulever ou de porter le cadavre, sur l’itin�raire � suivre, sur l’ordre de pr�s�ance des accompagnateurs etc. Le forgeron sera une derni�re fois en butte � la mauvaise volont� du mort : il devra, pour le faire entrer dans l’alv�ole de la tombe, lui casser les jambes avec le manche de sa cogn�e.
Un pagne fun�raire s�noufo
Le d�funt emmaillot� de pagnes repose sur le lit rituel. Lors du renouvellement des fun�railles de certains personnages, un substitut de paille et de lianes cousu dans des �toffes remplace le cadavre. Le lit est taill� d’une seule pi�ce dans un tronc d’arbre ; on le garde ordinairement dans l’antichambre de la cour du chef de village. Dans le cas de dignitaires, on couvre le lit rituel d’un pagne fun�raire.
Celui-ci est fait de bandes de tissu de 10 cm de large environ qui sont peintes au sortir du m�tier � tisser avec le dos d’un couteau. La teinture, de couleur jaune, est tir�e de la s�ve d’une liane ; elle vire au noir et devient ind�l�bile au contact des racines d’un arbre sous lequel on trempe le pagne dans la boue du marigot. Les bandes de tissu sont ensuite cousues ensemble par leurs longs c�t�s ; on coupe le rouleau ainsi form� � la longueur voulue (environ 2,35m), ce qui explique la brusque interruption que l’on remarque sur les bords � droite et � gauche. Autrefois, seul un l�preux pouvait r�aliser ces tissus peints car on pensait que des g�nies l’inspiraient au travers de son mal. Le pagne pr�sent� ici a �t� fait selon ces proc�d�s ; il peut �tre dat� du 1e quart du XXe si�cle.
Afin de rendre plus ais� l’acc�s au village des morts, les peintures illustrent l’ensemble des rituels auxquels le d�funt a pu participer de son vivant ; ainsi s’explique la r�currence de certains �l�ments. On distingue des g�nies qui participent aux fun�railles, mais aussi des acteurs humains – musiciens, chasseurs, p�cheurs etc. – qui, par mim�tisme, se substituent aux anc�tres. La pr�sence des animaux mythiques et tot�miques permet ce ph�nom�ne et r�pond d’une entr�e sans encombre dans le village des morts. Neuf bandes de tissu horizontales composent ce pagne ; elles se lisent comme une bande dessin�e, de haut en bas et de gauche � droite.
La 1e ligne d�bute avec le masque Navigu� (buffle blanc), repr�sent� 2 fois. Il est dessin� avec une t�te sur le dos. Navigu� ne sort pas � toutes les c�r�monies, mais � la fin de la 2e section de 7 ans de l’initiation du poro ; c’est une armature l�g�re de bois recouverte de nattes. Viennent ensuite quatre porteurs de masque au repos : lorsque de nouveaux masques apparaissent, les pr�c�dents leur c�dent la place. Suit une bande de signes : ce sont des id�ogrammes (ainsi, les damiers symbolisent le rythme des jours et des nuits). Le monstre Nasolo (grand buffle) est figur� 2 fois. Plus grand que Navigu�, il peut faire 5 m de long ; � l’int�rieur se trouvent 2 ou 3 personnes, qui, pour se diriger, ont besoin d’un guide : c’est un gar�on danseur, qui agite ici des branches devant le premier des monstres. Sur ce pagne, Nasolo est toujours associ� � un damier [5].
Sur la 2e ligne, apr�s une bande de signes, le danseur Nafiri porte une cagoule en triangle. Lors des c�r�monies, il assure les interm�des et le maintien de l’ordre ; il tient une besace dans laquelle les gens d�posent des cauris . Les deux personnages suivants sont ceux qui encerclent le mort petit � petit. Puis viennent deux musiciens, qui sont des meneurs de jeu. Enfin, 5 participants.
La 3e ligne pr�sente une procession d’animaux primordiaux et tot�miques : tortue, python, pintade, poissons, varan, ca�man. En fin de ligne, un personnage �nigmatique montre que le peintre, selon son inspiration, ins�re des �l�ments anecdotiques et contourne ainsi l’aspect contraignant du rituel.
En 4e ligne un chasseur arm� d’un arc et un p�cheur, au milieu de divers animaux (dont des antilopes), symbolisent les activit�s du village. Juste avant la bande de signes qui termine la ligne sont dessin�s 2 tireurs de fusil : ce sont des fusils de fabrication africaine (fusil de traite) dont les d�tonations font honneur au d�funt et accentuent son prestige [6].
Sur la 5e ligne se succ�dent 2 Nasolo, une bande de signes, 4 Navigu�, 4 masques au repos.
La 6e ligne commence par une sc�ne qui semble � nouveau tenir de l’anecdote : un homme tire un personnage des m�choires d’un ca�man dans lesquelles il est pris. En r�alit�, le peintre traduit ici l’interdit de chasser les ca�mans, sacr�s dans certains endroits, par le risque qu’on court � l’enfreindre. Suivent des animaux. Enfin, l’homme avec un pic entre deux gros poissons est un p�cheur : on r�pand dans le cours d’eau un extrait v�g�tal qui grise les poissons ; ils remontent alors � la surface et on peut les attraper avec cet instrument.
Sur la 7e ligne, apr�s une bande de signes et un ca�man, Nasolo est repr�sent� 2 fois avec son guide. Viennent ensuite 2 danseurs masqu�s et des animaux.
Cinq danseurs masqu�s ouvrent la 8e ligne. Le danseur Free les suit : il agite des verges fr�n�tiquement ; c’est un bouffon dont les pitreries servent d’interm�de entre les diff�rents passages. On retrouve ensuite le meneur de jeu, avant un personnage ind�finissable. Apr�s une bande de signes, 2 Navigu� terminent la ligne.
Sur la derni�re ligne, entre deux bandes de signes, se succ�dent 4 Navigu� et 4 masques au repos.
Nous avons dit que les repr�sentations de ce pagne se lisent comme une bande dessin�e. Avec une particularit� toutefois : il ne s’agit pas d’une histoire continue, qui serait racont�e en diverses sc�nes, mais plut�t d’une sorte de pr�sentation globale des c�r�monies d’un village. De m�me que les fun�railles participent de la f�te et de la vie, on ne saurait dissocier un rituel de son ensemble : le mort part pour le village des morts avec tout son bagage culturel. Il lui sera utile dans sa vie aupr�s de ses anc�tres.
[1] Le forgeron fa�onne les objets dont se servent les cultivateurs. Ils blessent la terre, mais le forgeron, ma�tre du feu et de la foudre, en prend la responsabilit� sur lui.
[2] Parfois, lors de morts inhabituelles, celle d’un l�preux par exemple, l’�me a du mal � gagner le village des anc�tres ; elle erre autour du village, ce qui ne satisfait personne. Aussi des fun�railles r�p�t�es permettent-elles de la faire accepter peu � peu dans le village des anc�tres.
[3] Elles �taient autrefois punies de mort ; elles se rach�tent aujourd’hui par quelques pi�cettes et en se lavant les yeux.
[4] Les masques, b�n�fiques, neutres ou mal�fiques, sont toujours terrifiants car ils repr�sentent des �tres ind�termin�s, m�langes d’animaux mythiques.
[5] Chez les Dogon, le pagne � damier est exclusivement le pagne des morts.
[6] Simples tuyaux dans lesquels on verse du salp�tre, de la poudre noire, des pierres, des morceaux de fonte etc. Le P. Henri Bannwarth leur a substitu� des mortiers � carbure utilis�s dans les vignes pour chasser les oiseaux, puis un dispositif ing�nieux fait de 2 plaques de m�tal, l’une creus�e d’une cupule contenant un m�lange d�tonnant, l’autre munie d’un ergot : lorsque la 2nde plaque se rabat sur la premi�re, l’ergot fait exploser le m�lange.
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Marc Heilig
Bonjour,
Je suis zoologiste et dirige un programme sur les tortues marines dans le Golfe de Guin�e. Je m’int�resse beaucoup � l’ethnozoologie et en particulier � tous les mythes et contes concernant le rapport « tortue/oiseau ». J’ai par ex. trouv� l’aigle-ennemi attaquant la tortue-adepte vaudou chez les Ewe du Ghana. Connaissez-vous la signification de l’oiseau � long bec attaquant la t�te de la tortue dans les poids � peser l’or (Ashanti ?) ? Y a t’il chez les Senoufo des fables sur la tortue et la pintade ? Etc.
Mon adresse email : [email protected]
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16. Februar 2006 81 A 103 B |
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Un pagne fun�raire s�noufo |